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dimanche 25 décembre 2011

Givre



cri strident de la nuit d'hiver traverse la campagne champs gelés  fruitiers figés  ruisseaux glacés flancs de la montagne aux sapins immobiles hautes sentinelles noires silencieux gardiens dans la haute nuit d'hiver
rien ne bouge hormis ce cri déchirant de la nature endolorie qui craque dans la nuit d'hiver
rien ne se voit sous le long masque de givre épendu au matin ouvrant sur la campagne de l'aube d'hiver

Photo de mhaleph

dimanche 20 novembre 2011

Incident oculaire


douchée désinfectée pyjamisée charlottisée chaussonisée mains gélifiées pour parfaire la métamorphose conviée prestement à passer dans un vaste couloir vitré allongée sur un étroit chariot d'un drap blanc recouvert qui ne manque pas de faire penser à un linceul
dans la lumière blafarde du jour à peine né près des fenêtres donnant sur les étroits jardins rouillés humectés de l'automne finissant
attente
le dossier aussi attend verticalement adossé aux vitres sur le rebord intérieur des ouvertures
nous attendons dans un va et vient incessant dans l'affairement des débuts de journées quand les énergies encore fraîches s'appliquent avec célérité
la lumière glissante le long du couloir entraîne le chariot poussé vers la grande salle préparatoire où il finit sa course contre un mur
c'est pour plus tard ça peut attendre
d'autres fenêtres anciennes très hautes s'ouvrant sur les mêmes jardins d'humus humides distillent la même lumière atone
attente encore
pesamment en s'écrasant mollement tombent les gouttes dans l'oeil malade le fermer attendre la dilatation comment faire il ne cesse de se rebeller fermer les yeux les deux attendre combien de temps suffisamment pour dilater dilater dilater dilater dilate dilat dila dil di d conscience floue attendre laisser aller (et dormir)
entre deux somnolences les bruits alentours les mouvements qui se précipitent les conseils qui fusent lancés comme des bulles éclatant au-dessus des têtes
suivez mon doigt en haut en bas à droite à gauche fermez les yeux madame suivez ma main son ombre vous la voyez détendez-vous non monsieur vous ne vous levez pas attendez on s'occupe de vous restez tranquille celui-là c'est pour bientôt emmène-le
attente se poursuit
croisements des chariots ceux qui partent avec leurs chargements d'opérables ceux qui reviennent vides pour les suivants ceux qui dans la pièce mitoyenne arrivent chargés des opérés
les survivants
déplacements anonymes du plein au vide on est là on n'y est plus quelle importance les chariots roulent roulent roulent roulent toujours les arrivants arrivent repartent ou restent quelle importance l'un chasse l'autre
somnolence de l'attente tout s'estompe à nouveau c'est ainsi le monde flotte dilution de l'avant l'après et le pendant
roulement entre deux portes vitrées à petits carreaux un bout de couloir sombre d'autres chariots frôlés chassés-croisés de paroles échangées glissement feutré vers la salle opératoire
lumière éclaboussante voix ténue de l'anesthésiste qui s'active tout en expliquant bonjour discret des infirmières perfusée électrodisée tensionisée écranisée machinisée localement anesthésiée bétadinisée cerveau en alerte lente (vigilance réflexe) une autre voix s'élève celle du maître du magicien en chirurgie qui joue de la modestie mais qui manie l'humour à l'acide à l'emporte-pièce  à l'arrachée
aveuglée triturée désaveuglée
roulis du chariot qui tangue dans le couloir jusqu'à la salle d'observation alignés effets miroir observants observés nous attendons
attente toujours
pleurs cris battements de pieds et de mollets une observée se débat veut partir sait qu'elle n'a rien qu'elle va très bien s'obstine s'épuise pleure s'assoupit attend...
l'observant (seul) se démène... ils seront tous sortis bientôt...
et attendront vêtus d'être raccompagnés
chez eux

matinée du mardi 15 novembre 2011

Photo de mhaleph

vendredi 4 novembre 2011

Autopsie

La ville
la ville tout autour
comme une grande bogue protectrice aux multiples épaisseurs
comme une gangue aux nombreuses stratifications
enveloppe suit protège les passants promeneurs (ou) travailleurs affairés seuls par deux par trois (ou) par flots entiers

tous les bruits de la ville (ou) la plupart d'entre eux (leur) sont familiers aucun qu'on ne puisse pas reconnaître dans la rumeur quotidienne qui parcourt les rues les avenues les places les boulevards les espaces verts les venelles les bâtiments
c'est le parti pris de l'osmose urbaine on ne vit ici que par pour et dans la ville qui absorbe et digère en un seul acte tous ceux qui y vivent travaillent séjournent déambulent s'arrêtent s'assoient repartent
baignés
par la pierre le béton le bois le métal le verre l'eau
transportés
par les bruits citadins le martèlement des pas le clapotis du fleuve contre les péniches le roulement continu des véhicules lâchés par l'enfilade des feux verts sur le bitume le cahotement caractéristique des pneumatiques à l'assaut des pavés antiques qui subsistent encore débordants d'aspérités maladroites d'angles pernicieux comme autant d'obstacles à la modernité d'un roulement feutré glissant sans soubresauts dans une souplesse maîtrisée
à petits pas ondulants
à grandes enjambées
à pas mesurés
à petits sauts contrôlés
à courses impromptues
à hanches chaloupées
à bassins figés
chacun avance en suivant son pas son rythme son ondulation (ou) sa fixité sur les parcours linéaires serpentants (ou) circulaires chacun imprime le poids de son corps léger-pesant aux itinéraires secrets qui germent dans les têtes et qui un jour peut-être

le vent se lève remuant les odeurs  titillant les muqueuses  endolories par une torpeur trompeuse soporifiées par le bercement chaotique de la ville par son chaos apprivoisé par son incessant bavardage par son inexorable mouvement par son frénétique ballet d'allées venues allées d'accélérations (et) de ralentissements
le vent se lève transportant les odeurs de la ville réveillant les muqueuses endormies qui reviennent aux senteurs
celles fades de l'eau clapotant le long des berges (ou) sur le flanc des bateaux
celles piquantes chargées de sel de sucre de soufre d'amoniaque des sur-le-pouce débordant des gargottes improvisées
celles lourdes après la pluie des parterres de fleurs des carrés de légumes des arbres (et) des haies rescapés entre les murs de quelques jardins citadins derrière les barrières des squares (ou) les hautes grilles des parcs
toute une nature quadrillée taillée emmurée empaquetée pesée millimétrée qui dégorge ses parfums de terre domestiquée de végétaux asservis jamais assouvis de grands vents
celles chaudes et suffocantes des cohortes humaines se bousculant aux portillons de tous les lieux publics qui rassemblent
celles insidieuses et persistantes dont on ne sait si elles sont bonnes ou mauvaises qui vont viennent se diluent sans jamais disparaître vraiment
celles surchauffées des pas qui battent les pavés dans une soif fébrile de ne rien perdre de tout fouler le moëlleux des pelouses la souplesse des allées la rugosité des rues 

sillonnée par nos baskets la ville prend des formes étranges aussi souples que nos chaussures dénouées
elle prend forme sous nos pas le long de nos itinéraires immuables elle se construit peu à peu dans nos cerveaux crénelés qui dressent leurs cartes d'état-major piquées de points de repères colorés comme autant de référents urbains incontournés et incontournables
elle se déforme sous nos pas le long de nos itinéraires de fortune au long cours de nos chemins de traverse de nos balades buissonnières en lambeaux de souvenirs flottants en petites merveilles d'un jour en surprises étonnées car ville dans la ville tous nos lieux de prédilection et souvent de hasard tissent le réseau complexe de nos identités citadines de nos secrets jardins de nos recoins personnels ceux qu'on ne partage que d'exception

Photo de mhaleph

dimanche 21 août 2011

Deux ou trois choses en tête

Maison de Balzac à Passy
de page en page je plongeais dans les univers de Balzac je mis du temps à m'immerger dans Les Chouans je désespérais d'avancer bloquée dans cette lande bretonne qui de toutes parts m'encerclait comme elle encerclait les personnages
on en sort lentement et un récit émerge enfin

à l'identique Lucien héros des Illusions Perdues sort lentement de son crépuscule provincial pour être propulsé dans la lumière changeante incertaine capricieuse trouble de la capitale miroir de charme à travers lequel il affronte enfin la complexité du monde

de Balzac (si peu en odeur de sainteté en regard de Proust Flaubert ou Stendhal) qu'avais-je lu sinon quelques uns de ses ouvrages sans oublier l'incontournable Eugénie Grandet
quels souvenirs avais-je de ces lectures anciennes sinon qu'elles devaient se faire dans un cursus et que le reste (plus d'une centaine de titres ) ne serait par bribes qu'occasionnellement abordé feuilleté
j'en étais là de mes réflexions sur ce pilier incontournable de la littérature française (auteur prolixe qui malgré ma réticence à trop m'y attarder suscitait ma stupéfaction sinon mon admiration pour la colossale somme de travail effectuée) quand je tombais sur l'annonce d'une exposition à Passy dans La maison de Balzac au titre pour le moins troublant Moi Eugénie Grandet par Louise Bourgeois

Louise Bourgeois à la maison de Balzac
Louise Bourgeois c'était pour moi avant tout les araignées monumentales les installations coups de poing le travail de multiples matériaux (minéraux, fer, bois, textiles...) l'expressivité des mains quelques gouaches et aquarelles sur l'Extrême Tension du corps la justesse de ses propos lorsqu'elle précisait " ce qui est important c'est votre propre lecture que vous avez de l'oeuvre pas la mienne" les longues heures passées dans les lieux qui l'avaient célébrée peu de temps avant sa mort

Extrême tension
quel lien pouvait-il y avoir entre Louise et Eugénie quel lien unissait (secrètement) l'artiste indépendante adulée reconnue (certes tardivement) attendrissante et despotique de Louise Bourgeois : l'araignée, la maîtresse et la mandarine à l'obscure jeune femme privée de sa vie par un père despotique


tel était le lien la tyrannie du père toujours à fuir d'où son départ aux USA après la mort de sa mère la protectrice la passeuse de vie qui sans relâche retissant la toile endommagée délimitait un périmètre de survie
Eugénie Grandet dans ma mémoire ressurgissait pas à pas souvenir périssable de lectures lointaines qui me laissait comme un goût d'inachevé d'incertitude... une vie sans commencement ni fin... un sacrifice vain... un spasme d'étouffement et partir loin très loin après avoir furtivement refermé le livre
la fuir (car les personnages des livres nous hantent à notre inconscient défendant) l'oublier car son histoire me faisait mal à seize ans  à peine  en d'autres temps
Louise Bourgeois hôtesse hantée par Eugénie Grandet l'accueille et la berce jusqu'à faire sienne sa propre vie son temps son espace temps immobile lieu fermé
reminiscences des gestes cent fois mille fois infinités de fois répétés dans le vide
automatismes des tâches cachées derrière les rideaux tirés les volets clos de celles qui reviennent chaque jour comme un ouvrage de dame qu'Eugénie sortirait pour broder tisser coudre lisser chaque jour un peu plus sa rancoeur d'exister pour rien


sagement comme un grand défi une grande ironie de fin de vie où l'on ne peut assumer de grands travaux Louise Bourgeois dans la minutie est devenue brodeuse couturière assembleuse sculptrice de chiffons aquarelliste encre chineuse crayonneuse le fusain haut comme un scalpel prêt à mordre incisif et dérisoire pour honorer la vie perdue d'Eugénie Grandet ou peut-être pour la venger
tout un petit travail de précision dans lequel se décèle une proximité comme une passerelle jetée entre elles


Photos de mhaleph

vendredi 12 août 2011

Sur les bords du Léman

Ecrit à partir de la série photographique Au bord du lac sur Focale

Il est encore possible d’aller, par une belle matinée d’août, sur les bords du Léman pour savourer son calme et sa lumière. Ce lieu reste, malgré tout ce qui le rend célèbre, un petit havre de paix à qui sait y chercher et y trouver les endroits agréables aux bonnes heures de la journée.
Lorsque vous prévoyez de manger la féra du lac (poisson spécifique au Léman) il faut que vous alliez la chercher directement chez le pêcheur qui vous la vendra entière si vous la lui avez commandée la veille. Il l’aura pêchée spécialement pour vous et vous l’aura réservée. Sinon, il vous la vendra en filets, déjà préparés sur le bateau, sur lequel il pêche, prépare et vend.
La féra commandée ce jour-là sortait pratiquement de l’eau puisqu’il fallut attendre que le pêcheur revienne sur l’appontement. A la question : « Où est Petit Jean ? », la réponse est souvent la suivante : «  Ah ! à c’t’heure il est su’l’lac ! Faut l’attendre ! » Petit Jean étant l’un des pêcheurs bien entendu.
En effet, au bout d’un temps plus ou moins long, Petit Jean arrive avec sa pêche qu’il débarque prestement pour mettre son poisson au frais dans la baraque qu’il possède au bord de l’eau. Là, on conserve (peu de temps), on débite, on écaille, on coupe, on lève les filets et on vend aux malins qui connaissent l’endroit.
Bien entendu, si vous désirez un omble chevalier (autre poisson très spécifique du Léman) il faudra le commander (toujours au pêcheur) sans l’assurance de l’avoir le jour voulu, car ces bêtes malignes se font rares et n’ont pas envie de se faire manger. Alors, si vous passez cette commande, vous devez accepter les aléas de cette pêche presque miraculeuse et vous dire que vous ne dégusterez cette merveille que lorsque le pêcheur vous téléphonera pour vous avertir qu’il en a enfin un dans ses filets, ceux qui tout en camaïeu de bleu sèchent au soleil après chaque sortie et se font admirer sur les étendoirs.

Photo de mhaleph

mardi 6 novembre 2007

Des heures et des jours

« A chaque jour suffit sa peine. »Je ne sais vraiment pas qui a prononcé cette sentence, cette phrase au goût amer, mais, sans en avoir un souvenir précis, je l’ai assez souvent entendue dans des circonstances troubles. Des circonstances où l’on tentait de masquer une certaine détresse, à demi feinte ou endormie me semble-t-il. Mais je me trompe peut-être car cela reste très lointain. A cette idée d’éloignement vient s’adjoindre celle de morale empoussiérée et désuète. Un de ces piliers de l’éducation fondée sur le respect inébranlable des conventions les plus absurdes et des douleurs, même très anciennes, soigneusement entretenues pour justifier les airs de circonstance. Douleurs dans lesquelles se complaisaient sans cesse les pleureuses professionnelles qui devaient se répandre en lamentations modulées pour être crédibles.

01 Juillet 05

Garde-robe
Aujourd’hui, j’ai fait dans le frivole – une fois n’est pas coutume – en me consacrant à ma garde-robe à laquelle j’ai imprimée une nouvelle direction plus en adéquation avec ma perception des volumes dans l’espace. Ce mot de garde-robe appliqué à un Grand du royaume ou à un Roi m’amusait beaucoup autrefois, car je me posais mille questions sur le contenu des malles de ces Seigneurs… « En histoire on ne nous dit pas tout. Pourquoi ne parle-t-on pas d’armoire ou de placard ? Il y a quelque chose là derrière. » Et c’est ainsi que j’en venais à extrapoler confusément sur les atouts du pouvoir…

02 Juillet 05


Voyage à rebours
Un voyage à rebours est un voyage sensé nous ramener en arrière dans le temps. Pourtant, lorsque je reviens sur les lieux de mon enfance, je n’éprouve absolument pas ce sentiment, mais plutôt une écrasante déconvenue à constater la progressive dégradation de cet espace où j’ai vécu mes premières années dans une insouciance absolue. Marchant à pas lents dans le jardin abandonné, je n’arrêtais pas de me dire : « Souviens-toi, souviens-toi du temps où ce bout de terre représentait tous les mystères, rassemblait toutes les énigmes et tous les intérêts, vivait nourri de ta propre histoire, se nourrissait de ton imagination fantaisiste et délirante, celle qui propre à l’enfance construit et déconstruit sans cesse mille et un univers s’annulant ou se complétant les uns les autres.» Je me rappelais sans peine la fillette vive que j’avais été. J’avançais dans l’herbe sèche et elle se perdait à présent dans le crissement de mes pas, le souffle rauque du vent et le chant des oiseaux. Elle était là, partout et nulle part, sans que je puisse la rattraper.

03 Juillet 05

Un jour endolori
Un jour endolori, c’est un jour où le corps ne répond plus et où la tête tourne en boucle sur deux ou trois choses obsessionnelles. C’est un jour où l’on vit enfermé derrière des volets clos, où l’on regarde, l’air absent, tomber la pluie derrière la vitre, où l’on est attiré par le soleil après l’orage sans pouvoir franchir le seuil et rejoindre la vie foisonnante. C’est un jour presque pour rien, un jour dont on se souvient à peine. Un jour… Lequel ? On ne sait plus…

05 Juillet 05

A propos de…
A propos de tout et de rien, j’ai posé mes mains allongées sur mes cuisses plates juste sous mes hanches. Posture insolite – que je n’avais pas observée depuis longtemps – comme pour me défroisser et reprendre fermement appui sur le sol.

06 Juillet 05

Fouilles



J’ai trié des brouillons empilés, des journaux désossés, des carnets amputés, des tonnes de papier sujet passif de mes essais, de mes coups fourrés, de mes embardées, de mes échauffourées, de mes vanités, de mes mensonges et de mes vérités, comme des excuses terrées au fond d’une cave, qui n’osent pas sortir pour prendre l’air et déployer leurs poumons pour se faire entendre.
Strate par strate, j’ai exhumé des tranches d’années. Les années à spirales où je bafouillais sur des blocs jetables. Les années reliées où je m’essayais sur des carnets cartonnés. Les années bazars où j’écrivais au hasard sur des feuillets arrachés. Les années feutrées où je m’exerçais sur des cahiers décorés. Les années pressées où je me répandais sur du papier ligné.
Tant de pages et tant d’encre ! Tant de temps et tant d’écritures, de celles qui hésitent à celles qui s’affirment, de celles qui penchent dangereusement dans un sens ou dans un autre à celles qui posément reprennent leur équilibre sans oublier les incisives. Pas de rondeurs dans ces tracés. Des dents de scie, du pointu, de l’anguleux, du prêt à bondir.
Tant d’hésitation, tant d’étonnement, tant d’amusement et tant de fureur aussi à écrire puis à relire furtivement toutes ces lignes volées au temps qui, à l’envers, se déroulait.

07 Juillet 05

Fermé pour cause d’inventaire
Il arrive toujours un moment où l’on doit faire des bilans, ce qui est nettement plus rassurant que de faire « le » bilan qui conserve un je ne sais quoi de péremptoire et de définitif. Quelque chose d’inquiétant. Les bilans provisoires ont l’avantage, eux, de se renouveler. Et nous avec.

08 Juillet 05

Flânerie de circonstance
Avec plaisir et énergie, avec prédilection et euphorie, nous avons marché dans la ville, sans nous presser. La flânerie nous a pris et nous avons pu voir ce qui est caché. Quelques îlots de verdure qui masquent des cafés et des boutiques fermées, dans un silence de jardin à l’ancienne. Des fleurs écumantes qui bordent des allées et des vélos à l’arrêt qui prennent le temps de regarder. Des cascades de feuillage, des pans entiers de chlorophylle nous ont assaillis en cette fin de journée et le soir lentement tombait sous la lumière crue des néons mettant en valeur, à l’évidence, des mondes contrastés.

09 Juillet 05

Les chats mystiques
May pense que les chats sont des animaux mystiques. N’étant pas sûre d’entendre ce qu’elle voulait traduire, je lui ai demandé de définir le plus précisément possible le mot « mystique ». Qu’entendait-elle exactement ?
May dans sa syntaxe, parfois exotique n’a pas su donner un sens précis à ce terme. Peut-être les mots lui manquaient-ils ? Faire de l’approximation sur des notions si abstraites n’aboutit jamais à rien sinon à la confusion. Elle n’a pu traduire de manière satisfaisante et nuancée cet adjectif, que l’on peut d’ailleurs substantiver. Aux prises avec la barrière linguistique, May, à ce point de son discours, a préféré parler de ses intimes convictions : selon elle, les chats vivent sur plusieurs niveaux – difficile à percevoir pour les plus complexes et les plus élaborés d’entre eux – tout comme l’homme. La difficulté principale réside dans le repérage de ces différents états. Rien n’était vraiment clarifié et les chats gardaient leur aura de mystère comme le suggérait en filigrane l’étymologie.

10 Juillet 05

Nombre pair
Au défilé du 14 Juillet la foule a applaudi à la force déployée qui rend orgueilleux et sûr de soi, aux torses bombés et aux mâchoires serrées, au regard d’airain et au pas cadencé.
Cela n’avait pas l’air sérieux. Juste un défilé de parade étalé sur un terrain de jeux. La foule enfantine ou stupide semblait vouloir jouer avec tous les petits soldats qui, avec vaillance, obstination et endurance avançaient sous le soleil, imperturbables, roides et rougis.

14 Juillet 05

Entre
Entre
Dans la pénombre
Car
Des lotus aux hiatus
Le soleil cuit
Toutes les énergies
Zen décalé
Ou air halluciné
Tout en est affecté

Entre
Dans l’ombre
Car
Des jets d’eau au bitume
Le soleil sèche
Toutes les amertumes
Clarté glacée
Ou route liquéfiée
Tout en est mal mené

15 Juillet 05


Photos et vidéo de mhaleph

Le Temps

J’ai perdu une journée. 20 Avril 2005












photo de mhaleph

lundi 5 novembre 2007

Marasme

Rien ne va plus, tout se détraque, insensiblement. Refaites vos jeux, messieurs et mesdames. Mais les dés sont pipés et la roulette en folie semble ne plus pouvoir s’arrêter. Un oubli par ci, une erreur par là. Rien de déterminant, ni de franchement catastrophique, mais des signes réitérés et infinis. De petites fractures imprévisibles. Rien ne les signale. Cependant elles surgissent indétectables, puisque ce n’est jamais que quelques heures après, voire le lendemain qu’elles apparaissent et que nous sentons alors notre impuissance nous écraser.
Il est trop tard, rien ne peut être rattrapé ou réparé. Il faut assumer jusqu’au bout sa défaillance. Pour la première fois on se dit, enfin, que ce ne sont plus quelques perturbations ponctuelles liées à une passagère fatigue, mais que la régularité imprévisible et cependant constante de ce phénomène est en relation avec le passage du temps, saisonnier, dont on ne prend pas la mesure, mais qui s’impose à nous, parce qu’un jour, puis un autre, nous nous retrouvons face à un problème récurrent et mal venu.
Que faire ? Ignorer pendant un certain temps, tout individu est tenté de le faire, ces dérapages infinitésimaux, pour les conjurer comme un mauvais sort qui aurait été jeté sur nos connections cérébrales.
Force est de constater, que de loin en loin mais avec une certaine régularité, de petits blancs s’installent, qui ont pignon sur cervelle, et ne nous lâchent plus.
Qu’en faire ? Plein de bonne volonté vous vous dites que certains d’entre eux, sinon tous, relèvent probablement de l’acte manqué et qu’il serait peut-être temps d’aller régler le problème sur le divan.
Vous finissez par vous rendre compte que décidément vous n’arrêtez pas de vous jouer des tours et que malgré les règles que vous aviez instaurées rien n’y fait. Vous vous riez sans arrêt de vous-même et vous vous retrouvez dans les situations les plus gênantes ou les plus ridicules pour votre ego.
Comment l’épargner ? Arrivé à ce point de constat, force est de se dire que le seul moyen à notre disposition pour éviter les problèmes est de noter au fur et à mesure sur un agenda - encore faut-il le consulter - tous les incontournables qui jalonnent notre vie et pas toujours à bon escient, il faut bien le préciser. C’est une solution bien banale mais qui peut faire efficacement ses preuves, à condition toutefois de s’éduquer et de traîner derrière soi son pense-bêtes, sans oublier de l’ouvrir régulièrement pour réactiver nos mémoires : celle d’avant, celle d’après et celle du jour.
Mémoires aléatoires qui veulent toujours avoir le fin mot de l’histoire - le dernier dit-on - en ne faisant apparaître à nos consciences endolories que ce qui pourrait nous faire vraiment plaisir. Nos mémoires périodiques, championnes de la sélection, pratiquent l’art de la coupe rase à notre insu et voudraient nous gouverner si nous ne mettions pas en pratique quelques subterfuges, pour détourner leurs in-tensions mal séantes à notre endroit.
Pourquoi en fait nous attarder sur ce problème qui somme toute n’a rien d’urgent, sinon qu’il nous astreint à une vigilance accrue vis à vis de nous-mêmes ? Rien de capital donc, puisqu’il ne traite pas d’un grave problème de société qui pourrait honorablement élever le débat de notre conscience. Pourquoi ? Tout simplement ou sans doute plutôt ou peut-être parce que : un jour où l’autre nous sommes confrontés à ces galeries effondrées de la mémoire qu’il faut sans cesse avec courage, confiance et constance étayer et consolider. Parce que rien n’est jamais acquis et que tout peut se perdre. Parce qu’un jour notre pensée s’y est arrêtée.

Décembre 2003


Photo de mhaleph

Il en reste sept

En revenant du travail, j’ai eu envie de me faire plaisir et de m’offrir une petite écharpe de cachemire et des biscuits travaillés à l’ancienne, macarons et sablés. Je l’ai fait. Avec satisfaction et gourmandise.

Après ces achats, je me suis dirigée vers la station de métro la plus proche pour rentrer chez moi dans la perspective alléchante d’un repos bien mérité. D’un pas alerte, la main plongée dans le sac en papier brut qui contenait les biscuits, je descendais les marches et m’engouffrais dans l’univers des souterrains. Je songeais en désordre dans cette demi-torpeur accablante de l’esprit à ce que j’allais bientôt réaliser. Enfoncer ma main dans la douce pelisse aux odeurs de chaton fiévreux tout doux tout mou, poursuivre la lecture de la veille, reprendre le texte auquel j’avais pensé toute la journée, retoucher une page du site, mettre un fond de musique, parler de ma journée et de ce que j’avais prévu pour plus tard, m’étirer douloureusement, masser mes articulations mentales, retaper le lit affolé ce matin par un réveil intempestif ravageur de paupières lacérant les rêves en cours, prendre un bain après avoir bu un café léger et dégusté un de ces biscuits « d’antan » au goût d’amande, de vanille et de fleur d’oranger que je sentais poindre sur ma langue au moment où je le mordais.
J’en étais là de ma dégustation et de mes pensées flottantes, un demi-sourire brillant dans mes yeux lorsque j’aperçus au fond du boyau que je traversais, la silhouette accroupie, ou plutôt à genoux fesses sur les mollets, d’une femme que je devais croiser souvent avec son carton disant : « J’ai faim » et son gobelet de plastique toujours trop vide de monnaie. J’avançais d’un pas régulier mastiquant la dernière bouchée que je venais sauvagement d’arracher au biscuit subtilisé au sac de papier. Je mange et je mastique en avançant vers elle tout en sachant que dans quelques instants je vais me retrouver devant J’ai Faim maladroitement écrit au feutre noir sur un bout de carton ondulé tendu aux bords de ses doigts mendiants. Je ne peux pas faire ça. C’est de la folie. Une forme de provocation. Je me régale et elle crève de faim et d’inanition dans le sous-sol parisien qui ne lui épargnera rien et ne lui fera pas de cadeau sauf celui que je suis allée chercher au fond de ce sac de papier rustique et que je lui tends brusquement sans réfléchir, mue par une impulsion subite : c’est un macaron parfumé objet de tous les désirs gourmands si dérisoire pour combler la vraie faim, ô combien déplacé dans cet univers de passage où rien jamais ne paraît savoureux, pas même les friandises encellophanées vendues sous contrôles automatiques dans le hall des stations.
Au fur et à mesure que j’avançais vers elle ma main devançait ma pensée et la guidait sans doute en plongeant de nouveau dans le sac. Dans ma tête se bousculaient mises en scène de la misère, trucage, comédie bien rôdée, soumission et fatalismes abscons et abrutis, détresse profonde, regard lourd d’ennui ou de friponnerie, malaise, tristesse, exploitation, nouvelles miséreuses qui peuplent et sillonnent les gouffres de la capitale « la plus belle du monde ». Happy end ! Et ma main est sortie du sac en papier pour lui tendre sans un mot de trop ce biscuit du temps jadis tenez Mademoiselle juste et précis en me disant que si elle avait vraiment faim c’était maintenant, sur le champ, plus radicalement utile que les 50 cents que je n’avais pas dépensés, que je n’aurais sans doute pas déposés dans le gobelet de plastique.
Yeux baissés-levés, noirs-graves, miséricordieux-haineux, joueurs-humbles, elle a tendu la main pour recueillir pesamment cette manne providentielle, peut-être, tombée de la foule compacte, indifférente et murée, vous frôlant, vous râlant, vous raclant, vous rayant, vous crachant, muette de gestes de paix, bruyante de paroles butées, odorante de sons étouffés, chatoyante de couleurs passées. Ce présent de rien.
D’où venait-elle ? Du centre lointain de l’Europe ? De ces pays si limitrophes qu’on ne sait jamais d’où ils sont ? Appartenait-elle à ces hordes de femmes et d’enfants poussées brutalement comme des bêtes pour l’abattoir par des hommes sanguinaires et stratégiquement placées par eux aux points clefs des tentacules métropolitaines ? Vêtues de chiffons noirs usés par les frottements du sol ou la répétition des coups, harassées d’enfants criards, pleurards à la demande, elles hantent les rues, les couloirs, le métro et les gares pour une bouchée de pain dont elles ne connaissent pas le goût.

J’ai passé mon chemin. Je suis revenue au monde. Le sien et le mien. Mais pourtant pas le nôtre. Enveloppée de lassitude j’ai longé les rues et les faces des hommes, des femmes, des enfants qui marchaient dans le même sens que moi ou qui me croisaient. J’ai cherché un stylo dans ma poche et un carnet sur mon cœur intérieur pour écrire à vif rapide ce croisement de vies fugitives. Rien n’est dit et j’ai dit tout ce que j’ai senti-pesé. Tout est dit sans rien dire. Il en reste sept…

Mercredi 21 mai 03


Photo de mhaleph

Anachronique

J’ai frappé à la porte d’une maison, tenant à la fois de l’étable et de la grange, se situant à l’orée de la forêt prochaine.
Une jeune fille, très rustiquement vêtue, a ouvert précautionneusement le battant de bois brut, ravagé et buriné par les intempéries : le froid, le gel, le vent, la pluie, le soleil, la sècheresse, les écarts brusques de température.
Avec une méfiance toute montagnarde et toute paysanne, elle l’a prestement refermé, le temps d’aller chercher le pot de miel que je lui avais demandé, comme la pancarte bancale clouée au bord d’un champ me l’avait suggéré . . .
Peur ancestrale de l’ours, du loup, de l’autre et de l’étranger . . .

Goust 93


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